Lettre ouverte de Piolle ou “l’appel” de Grenoble

En tout cas, elle divise

            Dans le célèbre roman de Saul Bellow, Herzog, le héros rédige de longues lettres qu’il adresse à tout le monde : de Nietzsche à Heidegger, et pour finir à Dieu.

Éric Piolle, pour ce qui le concerne, dispose d’un ego un peu moins débordant. Il se contente d’écrire au Président Macron.

Pour l’un comme pour l’autre, l’intention n’est pas d’obtenir une réponse ; aucun des destinataires ne lira leur prose. L’intention est de se positionner au plus près du récepteur de la lettre, d’être son interlocuteur. Celui d’Eric Piolle est Jupiter, lui-même.

 La parole de Piolle se diffuse d’abord dans son espace local. Cela ne lui suffit pas.

Le Maire de Grenoble ambitionne d’accéder à un autre niveau : celui d’acteur politique à la recherche, à tout prix, d’un destin national. Avec sa “Lettre ouverte au Président de la République”, il s’adresse moins à la personne d’Emmanuel Macron, qu’à l’incarnation du pouvoir politique. Par ce biais, il tente de se hisser à la hauteur de l’Histoire. 

            Il se fait grave et rappelle l’importance de la Constitution et la nécessité de son respect. Il tance le Président en lui signalant, comme si ce dernier l’avait oublié : « Votre statut vous oblige : on ne joue pas avec la République ». Éric Piolle, lui, ne se livre pas à ce jeu. Il se pose en gardien de cette dernière.

             D’une écriture confuse et alambiquée, sa lettre ouverte balaye tous les secteurs de de la vie politique nationale et internationale. Le slogan de l’Arc humaniste qui, dans un premier temps, avait pour fonction de mobiliser sa majorité municipale grenobloise, se transforme en outil de conquête d’un rôle politique majeur.

Promoteur d’un arc dont il serait à la fois l’archer et la flèche, Éric Piolle n’économise pas sa parole.

Après avoir réussi la performance d’accéder au 4e rang de la primaire de son parti, EELV, pour la candidature à l’élection présidentielle, n’aurait-t-il pas, dès lors, acquis une légitimité pour interpeller le Président de la République ? 

Au plan national, sa parole prend son envol avec son tour de piste dans l’ensemble des médias pour défendre l’objet de la délibération présentée au Conseil municipal, le 16 mai, autorisant le port du burkini dans les piscines municipales de Grenoble. Sur le plan local, il fait preuve de sectarisme, en refusant le débat avec la société civile.

Une parole de Maire qui divise et fracture 

En présentant le changement de règlement autorisant e Burkina comme un progrès social, E. Piolle en fait un étendard.

            La délibération a obtenu 29 voix pour, 27 contre et 2 abstentions d’élus de sa majorité. Cette victoire à la Pyrrhus, a fracturé sa majorité et a élargi la faille avec la Communauté d’agglomération grenobloise creusée à l’occasion du vote, il y a deux ans, pour la présidence de cette dernière. Aujourd’hui, 40 maires des communes de l’agglomération, qui en compte 49, viennent de condamner son initiative. 

            Au conseil municipal, par ce vote, la division en une majorité et une opposition a été remplacée par une confrontation entre élus sensibles au communautarisme et élus favorables à l’universalisme attendu de la République, qui est loin, faut-il le préciser, d’être réalisé.  La municipalité dont il souhaitait ­— dans une approche inspirée du centralisme démocratique du P.C. de l’ère stalinienne —, qu’elle s’exprime d’une seule voix et vote les délibérations présentées dans le même élan, s’est brisée à l’occasion de la délibération, d’autant plus que la mesure hautement symbolique autorisant le burkini n’était pas inscrite dans son programme. 

            Le maire a focalisé le débat autour de questions identitaires et sexistes, au risque d’oublier la problématique de la crise sociale et culturelle forte qui fragilise Grenoble et la société française. Curieuse façon de tendre l’arc humaniste.

Dans sa lettre ouverte, il prétend « reprendre la longue marche du progrès » ; il se présente comme le défenseur d’une laïcité qui envisage d’aller plus loin, il s’agirait alors de « supprimer les références aux fêtes religieuses dans notre calendrier républicain ». Vaste programme !

            Cette surenchère rhétorique qui prétend défendre « la concorde qui nous lie » et l’égalité « dans l’expression de nos spiritualités » s’accompagne d’une pratique municipale sectaire qui cède aux injonctions et aux pressions d’une association L’alliance citoyenne, influencée par les Frères musulmans. Il suffit de voir comment les membres et les sympathisants de ce collectif ont accueilli ce qu’ils reconnaissent, avec raison, comme leur victoire idéologique. 

Members of the pro-burkini association « Alliance Citoyenne » watch the Municipal Council on a TV screen and celebrate as members of the municipal council vote to allow the wearing of the burkini in the city’s swimming pools, in Grenoble on May 16, 2022. (Photo by JEFF PACHOUD / AFP)

           

 Sur le plan local la question du port du burkini, serait, selon le maire un « non-sujet ». Un non-sujet qui a suscité une pétition demandant le rejet de la délibération signée par plus de 2.660, personnes, au 16 mai. Un non-sujet qui a provoqué un ferme rejet d’un grand nombre d’associations laïques et d’organisations de gauche. Un non-sujet qui a mobilisé des soutiens coordonnés d’associations qui se reconnaissent dans le communautarisme.  

Sur un plan national, la lettre présente l’autorisation du port du burkini comme un progrès de l’égalité, dans « l’expression de nos spiritualités », dans la « liberté de porter les vêtements que l’on veut et qui peuvent refléter ce en quoi l’on croit ou l’on de croit pas ». À cette aune, il faudrait délivrer aux talibans un diplôme d’excellence du progrès, eux qui obligent les femmes à porter la burqa

Une parole qui se cherche un rôle au plan national

            En se drapant dans la tunique de la ville de Grenoble, l’une des cinq communes reconnues Compagnon de la Libération, la parole de Piolle se formule dans un style héroïque qui s’accompagne de métaphores flamboyantes qui le conduisent à « ne plus miser les socles de notre société sur le tapis d’une stratégie électoraliste ». Éric Piolle est un “joueur” sérieux. Lui qui se veut le gardien des fondements de notre société, développe une pensée, qui se situe au-delà, de l’électoralisme qu’il abandonne à d’autres. Il ne mange pas de ce pain qui nourrit les démagogues.

            Sa lettre se veut solennelle : elle exige du Président de la République « la garantie de notre mode de vie à la française ». La garantie ?  Celle-ci n’est jamais donnée ni acquise, sauf à considérer la République comme une grande surface où chacun vient acheter ce qu’il souhaite. 

            Son appel exhorte le Président à tourner le dos « aux compromis toxiques avec la République ». De quels poisons délétères est-il question ? Pour affermir la puissance de ce qui fait office de pensée, il fait appel à l’Histoire. Il écrit : « une communauté entière, en raison de son appartenance réelle ou supposée à une religion (sic), a été exclue de l’espace public et décimée ». L’allusion est claire mais elle est erronée. Faut-il lui rappeler, que la communauté juive n’a pas été livrée à la solution finale sur la base d’une appartenance à une religion ? En France, une partie importante de celle-ci ne se reconnaissait ni dans une croyance ni dans une pratique religieuse.

La communauté juive a été décimée en raison de la naissance de ceux qui ont été catalogués ainsi. Aux yeux des nazis et des collaborateurs, le crime était d’être né. Et c’est un peuple qui a été exterminé.

Au procès Barbie, le témoignage d’André Froissart consistait à distinguer « crime de guerre » et « crime contre l’humanité ». Ce dernier peut se définir comme le fait, d’exécuter quelqu’un pour le seul « crime d’être né ».

Un mode de vie à la française ?

            Faute d’être précis sur l’Histoire, le maire de Grenoble se fait sociologue. Et sur ce plan, il est tout aussi approximatif. Tout au long de son appel, Éric Piolle décline, comme une litanie, une notion qui semble relever d’une publicité de magazine : « le mode de vie à la française » avec lequel il faudrait renouer. Cette notion molle intégrerait, pêle-mêle, les socles de notre République ; les « garde-fous » du quotidien ; la « concorde qui nous lie ». Et maintenant, pourquoi pas, en plus du béret et de la baguette, le burkini ?

Comme toutes les grandes sociétés contemporaines, notre société est ouverte aux échanges, aux migrations et à toutes sortes de mutations culturelles… La diversité culturelle qui la caractérise ne conduit pas à accepter le multiculturalisme à l’anglo-saxonne, dans lequel les communautés se juxtaposent et s’ignorent, comme semble le penser le Maire de Grenoble. Ce dernier a toujours été aveugle ou étranger aux questions culturelles, que ce soit durant son premier mandat comme dans le second. D’où le recours à l’idée (?) du « mode de vie à la française ».

 Tout à son souci — électoraliste ? — de répondre aux injonctions du communautarisme d’un islam politique, Éric Piolle occulte les fractures de la société française et son délitement. L’état de crise sociale, économique et culturelle dans laquelle nous sommes plongés devrait conduire les membres de notre société « à ressaisir les rênes d’une vie commune qui s’effiloche »., pour reprendre les termes de Pierre Manent.

             Le discours de Piolle dans sa lettre ouverte, tout comme dans sa pratique municipale, s’éloigne de cette conscience civique, laïque et républicaine. Voilà pourquoi son “appel” de Grenoble résonne dans le vide.

Grenoble : Le tribunal administratif annule la délibération autorisant le port du burkini.

 Pour le même tribunal, le nouveau règlement intérieur en cause porte « gravement atteinte au principe de neutralité du service public ». Il  est à noter que le maire de Grenoble a annoncé via Twitter que la ville va faire « appel devant le Conseil d’État ».

Jean Caune, Ancien élu de la municipalité de Grenoble, Ancien professeur émérite de l’université Rhône-Alpes

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