UNE SOIRÉE GÂCHÉE

Yasmina Reza, Art.

Serge —  Tu ne t’intéresses pas à la peinture contemporaine,

tu ne t’y es jamais intéressé. Tu n’as aucune connaissance

dans ce domaine, donc comment peut-tu affirmer qu’un tel

objet, obéissant à des lois que tu ignores est une merde ?

                                              Marc —  C’est une merde. Excuse-moi.

Rien qu’à voir la mine renfrognée d’Augustin, son mari, à la sortie du théâtre Montparnasse, Inès avait bien vu qu’elle avait fait tout faux. Pour lui faire plaisir, sans le prévenir, elle avait réservé, un mois auparavant, des places pour Art, une pièce de Yasmina Reza, interprétée par Pierre Arditi et Fabrice Luchini, qui faisait salle comble depuis des mois.

            Sans rien dire, Augustin avait filé tout droit vers sa voiture garée à deux cents mètres du théâtre, au coin du boulevard. À le voir de dos, elle décelait sa fureur : la tension de ses épaules indiquait une menace potentielle Elle avait accéléré le pas, obligeant Maryse, sa cousine germaine, et son époux Laurent, avec qui ils sortaient parfois, les soirs de grandes occasions, à faire de même.

Maryse, qui d’habitude ne remarquait jamais rien, l’avait interrogé d’un grand déplacement vers l’avant de son menton en galoche. Son chignon savamment soutenu par une aigrette vert pâle avait curieusement résisté malgré l’amplitude du mouvement. Inès avait répondu, en hochant la tête de droite à gauche, les yeux levés au ciel, histoire de dire, sans le dire : « Il a encore ses humeurs ». Chacun savait dans la famille que lorsque Augustin avait « ses humeurs », il valait mieux attendre qu’elles passent. Ils avaient donc attendu.

 Pendant tout le parcours, jusqu’au domicile des cousins, Augustin était resté silencieux. Personne n’avait pipé mot : il fallait bien laisser ses humeurs s’épancher sans leur offrir de point de fixation. En sortant de la voiture, Maryse avait cherché à dissiper le malaise : 

Bonsoir cousin, et merci pour cette charmante soirée

Augustin avait démarré aussi brutalement qu’il s’était arrêté. Il s’était retourné vers sa femme qui était restée à l’arrière de la voiture : 

— Et en plus, elle se fout de ma gueule

Inès n’avait rien répliqué. Elle se préparait à la scène qui n’allait pas tarder. Elle connaissait son Augustin. 

Augustin avait ouvert la porte palière, il l’avait fait passer devant, sa colère ne lui faisait pas perdre ses bonnes manières. Il s’était débarrassé de son manteau, l’avait aidée à enlever le sien, s’était dirigé vers le bar, avait rempli deux verres de Bourbon et après s’être installé sur le canapé en cuir, il avait attaqué froidement :

— Évidemment cette charge conventionnelle contre la peinture moderne t’a fait mourir de rire. 

Inès avait prévu la mise en place de la scène, mais elle n’avait pas imaginé qu’Augustin attaquerait sans autre préambule. Elle aurait dû s’en douter. Dès le début du spectacle, à l’entrée de Serge, le personnage joué par Luchini, exhibant la toile qu’il venait d’acquérir, blanche sur fond blanc, elle avait senti la crispation d’Augustin. Et, lorsqu’à propos du tableau, la discussion entre Serge et son ami Marc s’était envenimée, elle avait compris que la soirée était définitivement gâchée.

— Cela ne m’étonne pas que ta pintade de cousine ait gloussé pendant tout le spectacle. Il n’y a qu’à regarder les croûtes de son salon, on comprend ce qui l’a fait rire. Elle a dû se sentir confortée dans son goût de petite-bourgeoise provinciale.

Inès avait laissé passer l’attaque. Elle n’allait pas défendre Maryse. D’autant, qu’effectivement, les “marines” et les scènes de chasse des cousins …

C’est affligeant. Et je ne parle pas de tes cousins. D’ailleurs, cela me rassure. En vingt ans, ils n’ont jamais éprouvé le moindre désir de voir mes expositions. Pour ce qui est de m’acheter une toile… Son notaire de mari préfère placer ses sous dans la pierre.

La solidarité familiale ne l’obligeait pas à prendre parti. Inès savait bien que la colère d’Augustin ne visait pas ses cousins. Elle avait renoncé à répondre à cette attaque subalterne. 

Non, ce qui me rend fou, c’est la prétention de cette Yasmina Reza. Régler ses comptes avec la création contemporaine avec de tels fantoches. Ce prétentieux de Luchini incapable de défendre intelligemment son acquisition et l’autre béotien d’Arditi qui croit encore qu’un tableau se doit de représenter la réalité.

Inès avait senti la faille. La discussion allait pouvoir se dérouler sur le terrain des idées. On éviterait ainsi les attaques personnelles.

Enfin Augustin. Luchini et Arditi ne sont pour rien dans l’affaire. Tu ne vas quand même pas confondre l’acteur et le personnage ?

Augustin l’avait fusillé du regard. 

Quand tu voudras bien discuter avec moi autrement que tu ne le ferais avec Maryse, on pourra continuer. Non je ne confonds pas. Je sais seulement que des acteurs aussi fins que ces deux-là ne doivent pas se compromettre à faire rire à propos de l’art moderne. Mais, tu m’ennuies à ne pas vouloir comprendre.

Non décidément, elle ne comprenait pas, si ce n’est qu’elle avait encore gaffé.

Enfin, Augustin… 

Quoi ? Enfin…

Tu ne vas tout de même en faire une maladie. En quoi es-tu concerné ? Ta peinture n’est ni conceptuelle ni minimaliste, elle reste figurative…, à bien y regarder.

Augustin avait eu un moment de désarroi. Allait-il s’engager encore une fois dans une explication sur sa démarche artistique ? Il n’avait pas voulu laisser sa colère se disperser et avait poursuivi :

 — Décidément, tu es aussi tarte que Maryse. Tu ne comprends pas qu’un écrivain n’a pas le droit de faire rire à propos de l’art. Tu ne vois pas que cette pièce complaisante est la négation de tout mon travail. Tu pensais me faire plaisir en m’invitant à voir une telle merde ?

Inès sentait bien qu’elle ne s’en sortirait pas ; ou alors, ils allaient, le verre à la main, rejouer une parodie de la pièce qu’ils venaient de voir. Il fallait le laisser aller au bout de sa fureur. Elle avait pris un air confus.

Crois-moi, Inès, si à l’époque de Malevitch et de son tableau, Carré blanc sur fond blanc, un auteur de théâtre avait voulu amuser le bourgeois en prenant pour tête de turc les collectionneurs qui faisaient confiance à l’art moderne, on continuerait à faire de la peinture rétinienne qui flatte l’œil et appauvrit la pensée. Ta Yasmina, avec son théâtre de mots est incapable de le comprendre

CARRÉ BLANC SUR FOND BLANC (K. MALÉVITCH)

Augustin lui faisait la leçon.

Tout allait s’arranger : sa gaffe serait réparée, elle n’avait qu’à l’écouter sagement.

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