Le StopCovid : une accélération ratée de l’informatisation de la société

Une grande partie de la population française coche toutes les cases du risque de covid-19, et, pourtant, une part importante de la population des plus de soixante-cinq ans s’est abstenue de télécharger l’application du StopCovid.  
Il est possible de ne pas partager le soupçon qualifiant de “liberticide” la volonté du gouvernement d’utiliser le smartphone comme moyen de lutte contre la pandémie. Il n’est pas nécessaire, non plus, de penser que, sous prétexte de traçage de la circulation du virus, il y ait une volonté de flicage de la société française. Il n’en reste pas moins que les certitudes du secrétaire d’État, Cédric O, énoncées lors du débat du 27 mai, à l’Assemblée, assurant que le StopCovid est « le fichier de santé le plus sécurisé de la République française », n’est guère convaincante : elle ne garantit en rien que le fichier ne puisse être l’objet de cyber attaques.

Cédric O : un ratage numérique ou politique ?

Et ce n’est pas, non plus, la dernière déclaration au Sénat de la ministre de la justice, Nicole Belloubet, sur les garanties entourant cette application « temporaire, volontaire, non identifiante et transparente », qui peut rassurer les français. Ces affirmations, relèvent d’une communication instrumentale ; elles visent à masquer une impuissance politique. Là, pourtant, n’est pas l’essentiel. 

Le refus du dispositif StopCovid présentes des raisons moins polémiques et plus profondes, de nature socio-politique. La recherche de dispositifs numériques pour contrôler la circulation du virus témoigne d’un phénomène d’Hybris, cette notion des grecs qualifiant la démesure des hommes.

La démesure, en l’occurrence, est celle du pouvoir attribué à un dispositif numérique sur un fait qui relève d’un « fait social total ». La circulation du coronavirus n’est pas celle d’un élément autonome : d’un fluide, d’un processus vivant, ou encore d’un artefact qui échapperait à son créateur. Le covid-19 circule en fonction de circonstances diverses : l’environnement humain et social, le comportement des individus, leurs conditions de vie, la température, la ventilation… 
Le StopCovid est un dispositif au sens plein du terme, celui que définissait, dans le prolongement de la pensée de Michel Foucault, le philosophe Giorgio Agamben.

Ce dernier généralise le sens qu’en donne Foucault. Il fait du dispositif un ensemble de pratiques et de mécanismes

« qui ont pour objectif de faire face à une urgence pour obtenir un effet plus ou moins immédiat » .

Agamben, au-delà de la dimension instrumentale, appelle dispositif 

« tout ce qui a la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites les opinions et les discours des êtres vivants. » 

Le dispositif inscrit dans sa construction une représentation du monde, une idéologie. Il en va de même de la création des algorithmes qui relève d’une pratique humaine élaborée à partir de données choisies par une intelligence humaine.

C’est en cela que le StopCovid n’est pas une simple application numérique : il a pour objectif de contrôler les relations de corps à corps des vivants. Certes l’intention directe du gouvernement ne relève pas d’une volonté explicite ou d’une stratégie de pouvoir ; il n’en demeure pas moins que l’Hybris qui est en œuvre est le fait d’une informatisation irrésistible de la société, phénomène qui alimente le phantasme de « l’Homme augmenté ». 
Le StopCovid s’inscrit dans une longue chaîne tissée dans le courant des années soixante. À la fin de ce ces années, en juillet 1968, dans un discours pour le soixante-dixième anniversaire du philosophe Herbert Marcuse, Jürgen Habermas, rappelle que, jusqu’à la fin du XIXe, il n’y avait pas interdépendance entre les sciences et la technique.

Ce phénomène porté par la révolution numérique a effectivement profondément modifié les relations entre l’État et la société civile. Le meilleur a été apporté par une généralisation du stockage des données et de leur circulation ; par une extension des savoirs et leur convergence ; par une transformation du traitement de l’information dont les effets se sont diffusés dans l’ensemble des activités sociales…

Un rapport qui a eu une influence considérable dans la modernisation de la société française

Le pire, qui est encore à venir si nous n’y prenons garde, est celui de colonisation des pratiques sociales par la logique binaire et la domination des algorithmes pour traiter les questions sociales et culturelles. La puissance et la rapidité de plus en plus grande des microprocesseurs se concrétisent dans l’intégration des ordinateurs dans un grand nombre d’objets techniques. Cet “embarquement” rend de plus en plus autonomes les artefacts dont la complexité croissante mobilise des savoirs et des techniques de plus en plus spécialisés.

L’Informatisation de la société, sans réflexivité et contrôle, ouvre sur l’informatisation de la pensée pour s’achever dans l’informatisation de la gestion des comportements. Un fait, parmi d’autres, qui est de l’ordre du langage, met en évidence la domination des techniques numériques sur l’administration des choses et le gouvernement des hommes. 

Au début des années deux-mille, une métaphore empruntée à l’informatique est venue contaminer le discours politique. L’injonction, « il faut changer de logiciel » s’est propagée de manière virale dans la pensée politique, qu’elle concerne l’action gouvernementale ou celle des partis politiques. Cette formule projette sur la réalité sociale et politique une pensée binaire (1/0). Pour cette conscience technocratique, pas d’autres problèmes que ceux que la science et la technique peuvent résoudre. Pas d’autres réalités que celles qui se mesurent, sans référence à l’expérience vécue. 

La spécificité du politique est d’appréhender la complexité des oppositions et des interprétations à partir de la logique des acteurs sociaux, de leurs volontés et de leurs intentions, des situations … Celles-ci, bien souvent cachées, sont de l’ordre du symbolique et porteuses d’imaginaire. Si les conduites sociales ne devaient être traitées que par des processus relevant de l’informatisation généralisée, le risque est grand de voir disparaître l’exigence de compréhension des relations humaines et sociales au bénéfice d’un regard froid orienté par la tyrannie du chiffre et livré à une logique déterministe et linéaire.  Ce qui est le cas avec le StopCovid.

Par conviction et impossibilité technique, je n’ai pas téléchargé le StopCovid.

Je suis mobile, mais mon nouveau mobile, ne l’est pas… mobile

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